De Prague avec amour!
30.04.2026 / 10:49 | Aktualizováno: 01.05.2026 / 10:55
L’article de Pierre Gerges, publié dans le quotidien Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek, restitue s une atmosphère exceptionnelle du concert donné par l’Orchestre philharmonique tchèque le vendredi 24 avril 2026 dans la Grande Salle de la Philharmonie Luxembourg. L’auteur y souligne non seulement la maîtrise interprétative de l’orchestre placé sous la direction de Semyon Bychkov et la performance de la violoncelliste Sol Gabetta, mais également l’expérience artistique d’une rare intensité que cette soirée a su offrir.
La Philharmonie à l’heure de la Tchéquie
Des brumes nordiques aux fracassantes tempêtes russes
Pierre Gerges
Ce n’est certes pas la première fois que le chef Semyon Bychkov déploie les effectifs fastueux du « Czech Philharmonic » sur la scène luxembourgeoise et, une fois de plus, le public afflue de manière immodérée pour savourer les sonorités présumées de la « Mitteleuropa » et leur ancrage dans l’inspiration populaire. D’autant plus que nos hôtes, venus « From Prague with Love », retiraient de leurs bagages, outre une délicieuse ouverture de Dvorak, gorgée de ces émanations de contes et de légendes dans leur inimitable couleur locale, une soliste de tout premier plan pour percer les brumes mélancoliques d’Edward Elgar : la violoncelliste Sol Gabetta.
Émigré dès l’âge de 22 ans aux Etats-Unis, Semyon Bychkov n’a pourtant jamais renié tout ce qui le lie à son ancienne patrie, ni ses compositeurs ni surtout cette façon intensément expressive d’aborder les œuvres en libérant la part tragique que recèle toute musique digne d’intérêt. Au point que cette approche, plus introspective que jaillissante, plus lyrique que dramatique, libéra un espace considérable au chant éperdu de la primadonna Sol Gabetta, qui ne se fit guère prier pour habiter de ses traits veloutés l’espace considérable qu’un orchestre en re- trait lui céda dans cet énigmatique Concerto pour violoncelle du compositeur britannique.
Un peu comme si cet imposant appareil orchestral avait l’intuition secrète qu’une bonne partie du public était composé d’aficionados d’une soliste amplement mise en valeur dans ses atours dorés et dans le galbe voluptueux de ses gestes qui prenaient, sinon la pose, du moins le temps de s’épanouir avec une générosité à ce point affirmée qu’elle finit par obnubiler le drame potentiel que d’autres interprètes (dans la lignée de Jacqueline Du Pré) en font ressortir.
Reconnaissons encore l’in- habituelle délicatesse de cette diva universellement célébrée qui associa tout le pupitre des violoncelles au supplément honorant les applaudissements récoltés : plutôt que d’égrener une partita rigoureusement soliste, elle engloba dans sa prestance altière la dense charpente harmonique entrelacée par ses collègues. Une alternative bienvenue à l’épineuse question du choix en guise de « bis » !
Et qui donc signa les « fracassantes furies russes », vous demanderez-vous ? Il est vrai que pas mal d’eau (trouble) a coulé sous les ponts depuis cette année 1913 qui a connu les soubresauts publics que déclencha le « Sacre du Printemps » de Stravinsky. A tel point que la sauvagerie primitive, qui met littéralement en scène de manière extrême- ment virulente le sacrifice rituel d’une jeune fille pour ama- douer la divinité du renouveau, a fini par conquérir un droit de cité définitif dans la vie musicale la plus classique.
Notre époque ne cherche plus à souligner la fureur rythmique dans son effroi saccadé, longtemps considérée comme un cauchemar par les exécutants aussi bien qu’un défi rédhibitoire pour les auditeurs. Le temps semble avoir eu son effet et l’intérêt porté aux civilisations dites primitives contribue à dédramatiser, à polir les contours d’un rituel davantage saisi dans sa vision anthropologique que dans sa perception musicale.
Il est vrai qu’on a aperçu derrière l’orchestre un père prendre subrepticement dans les bras sa petite fille et prend- re le large, mais dans son en- semble, la vision qui nous fut proposée ce soir n’accusa guère la convulsion ni l’effroi. Cette transe sacrale ne sera certes jamais une partie de plaisir, mais tout se passe comme si le sous-texte de ce sacrifice avait perdu de sa cruauté et de son angoisse métaphysique pour lui trouver une forme d’acceptation le cœur léger, peut-être même une forme de joie dans cette initiation à une expérience collective régénérative. Plutôt que de vouloir réactiver la notion romantique de la supériorité du primitif sur le culturel, constatons à minima que la sauvagerie débridée a fait place au pur élan vital.